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Procès de Gbagbo à la CPI/ François Mattéi : « Ça a été décidé, mais ça a échoué ».« Ce qu’ils ont mis en place a échoué »

vendredi 24 novembre 2017, par bisisa

Source :Ivoiritebusiness -

Interview de François Mattéi (Journaliste-Ecrivain, co-auteur de Pour la vérité et la justice, Côte d’Ivoire : Révélations sur un scandale français) par le journal de la résistance.
A procès du président gbagbo, il affirme : « Sur le fond, il y a une forme de racisme. »

Le Journal de la Résistance : Monsieur Mattéi après avoir co-écrit en 2014 un livre avec le président Laurent Gbagbo, vous êtes en ce moment en train de préparer un nouvel ouvrage encore sur les questions africaines semble-t-il ?

François Mattéi : En effet, je suis sur un nouveau livre. Mais, ce qui va être abordé ici, c’est l’un des piliers fondamentaux de ce qu’on appelle la françafrique. C’est le problème de la monnaie qui est aujourd’hui largement débattu. Il faut savoir que ce livre-là, devrait paraître avant le grand débat qu’on connait en ce moment sur le franc Cfa, parce que j’en avais déjà parlé dans le livre précédent avec Laurent Gbagbo. Qui a lui-même dit ce qu’il en pensait également. Il se trouve que l’éditeur chez qui je devais publier à fait faillite. Donc, il n’est pas sorti et le débat a été lancé. Alors, je reviens là-dessus et je vais même plus loin, pour dire des choses qui n’ont pas encore été dites jusqu’à présent. Parce qu’aujourd’hui, on ne parle que de l’inconvénient pour les Africains et la Côte d’Ivoire en particulier. Ainsi, il sera question des Africains des ex-colonies françaises, qui pense-t-on ont une monnaie qui n’en est pas une, qu’ils ne maîtrisent pas, qu’ils ne gèrent pas, qui donc leur interdit d’être des pays majeurs, qui fait d’eux des pays mineurs qui sont dirigés de l’extérieur. Je vais essayer d’expliquer pourquoi la France veut garder cette monnaie là et ce que ça représente dans le budget de la France par exemple.

LJDLR : Quand on voit l’attitude des médias français et l’omerta qu’il y a sur ces différentes questions susmentionnées, pensez-vous que ce livre sur le franc Cfa trouvera un écho favorable auprès de vos confrères ?

F.M : J’espère…Pour la bonne raison que jusqu’à présent, même si le débat sur le franc Cfa est largement entamé, on n’a jamais vraiment abordé ce que représente le Cfa pour la France. Moi je traite donc le sujet à partir du point de vue français. Pour s’interroger. Pourquoi cette monnaie existe-t-elle encore ? Ce n’est pas forcément pour embêter l’Afrique. C’est en revanche la France qui y a un grand intérêt. Il y a des gens qui ont travaillé sur ce sujet, notamment des universitaires qui ont évoqué par exemple des relations de cette monnaie avec les abus de l’extractivisme français. C’est un mot savant, qui veut dire la façon dont les matières premières sont extraites du sol africain à peu de frais. Ce que ça représente dans le budget de la France. C’est ça la raison pour laquelle aujourd’hui, ces pays ne sont pas indépendants sur le plan monétaire.

LJDLR : Est-ce que dans cette œuvre, vous allez donner la parole à des gens comme Kemi Seba, qui essaient de donner de la voix pour dénoncer le franc Cfa ?

F.M : Pour ce qui me concerne, j’ai découvert le problème du franc Cfa, grâce au président Laurent Gbagbo. Parce qu’on en a parlé. Il faut savoir que dès 1984, la période où le président Laurent Gbagbo était en exil ici (ndlr, en France), il a dirigé une revue qui s’appelait « Peuple Noir, Peuple d’Afrique » et dans laquelle, il a largement dans les années 80, abordé le problème du Cfa. Et avant lui, il y a eu un économiste camerounais, Joseph Tchuindjang Pouemi qui l’avait traité. C’est donc un vieux débat. Tout le monde le redécouvre tout le temps. Aujourd’hui, il y a Kemi Seba. Hier, il y a eu l’économiste ivoirien Nicolas Agbohoun qui l’avait aussi traité. Sans oublier, Mamadou Koulibaly qui, alors qu’il était aux affaires (ndlr, ministre d’Etat, ministre de l’Economie et des Finances, puis président de l’Assemblée Nationale), a été un militant anti-Cfa. Le problème a pris une ampleur énorme aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux et à internet. Donc bien entendu toutes ces personnes font partie de l’histoire de la lutte contre le Cfa. Mais moi, ce que je veux apporter, c’est ce qu’ils n’ont pas apporté. C’est le pourquoi la France regarde. Alors qu’en fait elle gagnerait à agir autrement…

LJDLR : Êtes-vous en train de dire que la France perd plus à garder cette monnaie ?

F.M : Dans l’immédiat, la France joue à une politique à court terme, mais pas à long terme. Prenons l’exemple du métro d’Abidjan. Monsieur Ouattara donne le métro en construction à la France. La France prête deux milliards d’euros à la Côte d’Ivoire qui les donne à Bouygues. C’est donc un circuit fermé avec des intérêts à très court terme. Le franc Cfa permet de faire ces choses-là aussi à peu de frais. L’autre problème, c’est d’avoir une vision que n’ont pas les politiques aujourd’hui en France. Une des raisons pour lesquelles, je pense que Laurent Gbagbo a eu les problèmes qu’il a eu, c’est qu’il avait une vision pour l’Afrique, une vision pour les relations avec la France et l’Europe et le monde. Et le problème est là. C’est que la France joue ses intérêts immédiats, mais à court terme. Parce qu’on est en crise ici. On a des dettes ici. L’euro même a des problèmes. L’Afrique est une source de bénéfices pour les grandes entreprises, rien de plus. Moi je considère que les ex-colonies françaises sont dirigées par le CAC40, par l’armée et un peu par le business.

LJDLR : Pour ce nouveau livre où vous toucherez encore la françafrique, ne pensez-vous pas que vos confrères vont vous bouder une fois encore ? Vous n’avez pas l’impression de prêcher dans le désert ?

F.M : Il vaut mieux prêcher dans le désert, que ne rien faire. Mais de toutes les façons, il y a trois choses. C’est que les médias français sont largement responsables des choses qui se passent en Afrique. Parce que justement il y a cette omerta. Ils savent très bien qu’il y a un grand procès, le plus grand procès qui se passe à la Cpi et on ne rend pas compte ici. Et pour cause, parce que la France est impliquée. Parce qu’on va s’apercevoir qu’elle a eu tort, et aussi parce que les médias ont menti. C’est très difficile dans nos pays de revenir sur ce qu’on a dit. Donc l’écho que ça aura, je ne sais pas. D’autant plus que justement je suis en train de faire ce qui n’a pas été fait. Je suis en train d’interviewer des intellectuels français sur ce qu’on entend sur les médias. Pour savoir comment ça se fait qu’ils sont promoteurs de démocratie et d’humanisme, et muets sur ces questions dans certaines parties du monde. Je parle de messieurs Onfray, Débré, même de Bernard-Henri Levy pourquoi pas. Ces gens-là se mêlent des affaires du monde. Et curieusement, ils ne se mêlent pas des affaires de l’Afrique qui sont directement liées à la France. Pourquoi ? Donc évidemment en les mettant au pied du mur, il se peut que ça crée quelques oppositions et quelques barrières pour faire parler. Mais on peut toujours percer ce mur. Mais, il ne faut pas se poser ça comme condition de départ. Parce que les relations de la France avec l’Afrique, c’est un mensonge depuis le début. Il ne faut pas en tenir compte. Il faut continuer.

LJDLR : Quand on voit ce qu’il se passe à la Cpi avec ces révélations et témoignages qui frisent le ridicule, est-ce que vous êtes optimiste quant à la suite du procès du président Laurent Gbagbo ?

F.M : Ça a été décidé, mais ça a échoué. C’est là qu’il y a une voie. Ce qu’ils ont mis en place a échoué. Les gens qui ont connu le dossier avant, parce que tout le monde vole au secours de la victoire, et qui connaissent l’histoire de Laurent Gbagbo, savent depuis le début que ça échoué. Aujourd’hui, je pense que, même si tout était écrit, les gens se posent des questions. Il y a une Assemblée Générale des pays qui composent la Cpi qui a lieu les 23 et 24 novembre prochains. Ils vont devoir tenir compte de tout ce qui s’est passé. À la fois de l’échec du procès Gbagbo, parce que pour moi c’est un échec, mais aussi des révélations prouvées du fonctionnement de la Cpi, et son attachement total aux pieds qui la finance.

LJDLR : Doit-on à partir des révélations de Mediapart dire que les lignes bougent au niveau de la presse française. Où c’est juste un feu de paille ?

F.M : Il faut dire qu’aujourd’hui, on veut les emmener à un débat pour diminuer leur influence. Mediapart est un journal indépendant. Donc ce qu’il publie a beaucoup de poids. En plus, ils publient quelque chose qui n’est pas que français. Ils ne peuvent pas être accusés de parti pris puisque c’est un consortium de journalistes internationaux qui publient ça dans 12 pays. Leur dossier vient documenter et prouver des choses qui ont été dîtes et redites. Écrites et réécrites depuis la crise. Mais aujourd’hui, c’est reçu et il y aura sans aucun doute une influence sur les autres journaux. Le problème de ces journaux-là, c’est de se retourner sur les mensonges qu’ils ont fait. C’est très difficile. On l’a vu en Amérique après la guerre du Vietnam. Les gens sont devant leurs propres consciences. Il y a des articles dans Marianne. Il y a des choses qui paraissent. On n’accuse plus Gbagbo comme il y a cinq ans d’être un tyran sanguinaire. Ils ont commencé à comprendre, mais c’est très difficile de changer complètement de logiciel.

LJDLR : En tant que journaliste français, vu que Laurent Gbagbo a été longtemps diabolisé, n’avez-vous pas souvent le sentiment de ne pas être compris quand vous parlez de lui ?

F.M : Il ne faut surtout pas se résigner. C’est la façon dont la France regarde l’Afrique. Et ça vient de très loin. Je l’ai dit. C’est vrai qu’il ne faut pas le dire. Mais c’est vrai. Sur le fond, il y a une forme de racisme. C’est-à-dire qu’on a considéré que tout ce qui était en Afrique, ex-colonie française, était quelque chose de mineur. Et que les hommes politiques de ces pays-là, n’étaient pas crédibles puisqu’on en a mis, qui ne sont pas crédibles. On en a placé nous-mêmes, qui ne sont pas crédibles. Donc s’il y en a eu un qui était crédible, en plus qui était francophile, ç’a dérangé tout le monde. C’est très curieux quand même. Le plus francophile des chefs d’État africains était Gbagbo. Et c’était le plus indépendant. Ils n’ont pas su faire les choses avec lui. Ils ont commis une erreur, parce qu’on ne sait pas gérer l’Afrique. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas à la gérer. La vérité, c’est ça. Les journalistes ont suivi, parce que les journaux appartiennent aux grands groupes industriels. Aujourd’hui, le Parisien appartient au groupe LVMH, Bouygues possède Tf1…Justement les journaux appartiennent au CAC40 et aux grandes industries françaises. C’est compliqué. Même RFI dépend du ministère des Affaires Etrangères. C’est très compliqué. Mais, on va y arriver quand même. Mais évidemment, ça pose problème quand on est français et qu’on tient un certain discours. D’ailleurs ce n’est pas un discours, ce sont des faits. Je n’ai pas d’opinion. Parce que j’ai lu, entendu, compris et vérifié. Mais, ça va finir par marcher. Et je pense aussi qu’il y aura des influences extérieures. J’y crois beaucoup.

LJDLR : Est-ce pour leur proximité avec Laurent Gbagbo que certains journalistes et universitaires n’arrivent pas à se faire entendre dans l’opinion française ?

F. M : On n’a pas besoin de Défendre Laurent Gbagbo. Le meilleur avocat de Laurent Gbagbo c’est sa vie. Ce sont ses écrits. C’est quelqu’un qui laisse des traces partout dans ses actions, dans sa pensée. En revanche, ceux qui parlent de ça et des faits sont évidemment diabolisés d’une certaine façon en disant, « ce sont des pro-Gbagbo ». Mais, ça marche de moins en moins. Parce que, ce procès qui est une ignominie a eu une fonction au fond, c’est de faire apparaître les faits. Les faits relevant aujourd’hui contre lui, il n’y en a pas. Je voudrais bien qu’on parle de ce qu’il s’est passé en face (ndlr, camp Alassane Dramane Ouattara). Pour moi, le plus gros problème de la Cpi, c’est qu’ils n’ont pas osé aller de l’autre côté. Et là, ils ont perdu la partie. Et là, le problème qu’il y a, c’est qu’il y a un homme qui est en prison. C’est tout un pays qui est en prison d’une certaine façon. Laurent Gbagbo en prison, pour moi c’est la Côte d’Ivoire qui est en prison. Il faut que les Ivoiriens sachent qu’il n’est pas dans un grand appartement. Il souffre debout et il faut que le poids de ce dossier judiciaire finisse par écraser tout ce qui a été dit. C’est normal qu’en France ça pose un problème. Ça va poser un énorme problème de reconnaître ça. Donc évidemment, on nous attaque là-dessus. Il faut toujours décrédibiliser.

LJDLR : Votre livre paraît quand ?

F. M : Bientôt. Parce que je l’avais fini avant le grand débat. Je vais essayer de comprendre le silence des intellectuels français. Je vais leur dire, le Cfa vous connaissez ? Le plus médiatique des économistes français Thomas Piketty, il est au PS. Malgré son œuvre, « Le Capital au XXIè siècle », il dit que l’Afrique, il ne connait pas. C’est bête pour un français en plus économiste. Vous découvrez que même ces gens, les universitaires, passent dessus, ferment les yeux sur ce trou noir. On ne veut pas voir, parce qu’on sait. Ce n’est pas qu’on ne veut pas savoir. On sait. Donc on ne veut pas aller dedans. Mais en attendant, le livre précédent, c’est-à-dire, « Pour la vérité et la justice, Côte d’Ivoire : Révélations sur un scandale français », sera réédité et réactualisé avec les nouvelles informations, en janvier 2018.

Interview réalisée par

Benson SERIKPA et Carole Attioumou-SERIKPA